Et si « et si » était le poison du bonheur ?

Deux petits mots qui peuvent nous gâcher le présent… ou nous aider à regarder la vie autrement.

« Et si ça se passait mal ? »

« Et si j'avais fait une erreur ? »

« Et si on découvrait quelque chose de grave ? »

« Et si j'avais pris une autre décision ? »

Deux petits mots, presque rien. Et pourtant, combien de fois les prononçons-nous dans une journée ?

Parfois, ils nous aident à réfléchir, à anticiper, à prendre une décision. Mais parfois aussi, ils nous entraînent dans une histoire qui n'existe pas encore… ou qui n'existera jamais.

Et pendant que nous imaginons ce qui aurait pu arriver ou ce qui pourrait se produire, une chose nous échappe : ce qui se passe maintenant.

Le « et si » qui regarde devant… et celui qui regarde derrière

Il existe deux façons bien différentes de se faire du souci.

La première regarde vers l'avenir.

« Et si je ratais mon examen ? »
« Et si cette douleur cachait quelque chose de grave ? »
« Et si je perdais mon travail ? »

Notre cerveau essaie d'anticiper le danger. C'est une fonction utile, indispensable même. Sans elle, nous serions bien incapables de nous préparer à quoi que ce soit.

Mais lorsque cette anticipation devient répétitive, qu'elle ne débouche sur aucune solution et qu'elle nous empêche de profiter du présent, elle cesse de nous rendre service.

La seconde regarde vers le passé.

« Et si j'avais dit non ? »
« Et si j'étais parti cinq minutes plus tôt ? »
« Et si j'avais choisi une autre vie ? »

Les psychologues parlent de pensée contrefactuelle : cette capacité à imaginer ce qui aurait pu se passer autrement.

Elle aussi peut être utile. Nous apprenons de nos erreurs en imaginant d'autres choix possibles.

Mais à force de refaire une scène dont nous ne pouvons plus changer le déroulement, nous risquons de transformer une réflexion utile en rumination douloureuse.

L'un nous inquiète pour demain. L'autre nous retient dans hier. Et tous deux peuvent nous faire manquer aujourd'hui.

Quand notre esprit est ailleurs, sommes-nous moins heureux ?

En 2010, deux chercheurs de Harvard, Matthew Killingsworth et Daniel Gilbert, ont publié une étude devenue célèbre.

Grâce à une application sur smartphone, ils ont interrogé 2 250 personnes à différents moments de leur journée.

Que faisaient-elles ? À quoi pensaient-elles ? Et comment se sentaient-elles ?

Le résultat est surprenant : leur esprit vagabondait pendant près de 47 % des moments échantillonnés.

Et lorsqu'il s'éloignait de l'activité en cours, leur niveau de bonheur déclaré était généralement plus faible.

Cela ne signifie pas que rêver, imaginer ou laisser vagabonder ses pensées soit mauvais. Heureusement ! C'est aussi ainsi que nous créons, inventons et préparons l'avenir.

Mais cette étude nous rappelle quelque chose d'important : être physiquement quelque part ne signifie pas toujours que notre attention s'y trouve.

Nous pouvons dîner avec ceux que nous aimons tout en repensant à une dispute. Nous promener au soleil en anticipant un problème qui n'est pas encore arrivé.

Et parfois, nous passons à côté d'un moment agréable parce que notre esprit est occupé à vivre un autre moment, imaginaire celui-là.

Notre cerveau, ce scénariste parfois catastrophiste

Pourquoi imaginons-nous si facilement le pire ?

Parce que notre cerveau n'est pas seulement fait pour apprécier le présent. Il est aussi fait pour anticiper, détecter les menaces et nous aider à y répondre.

Chez les personnes particulièrement anxieuses, cette anticipation peut devenir envahissante.

Les travaux du psychologue québécois Michel Dugas ont notamment montré le rôle de l'intolérance à l'incertitude dans l'inquiétude excessive.

Ne pas savoir devient inconfortable. Alors nous cherchons à prévoir.

Et si cela arrivait ? Et si je n'étais pas prêt ? Et si je n'arrivais pas à faire face ?

Le problème, c'est que multiplier les scénarios ne nous donne pas nécessairement davantage de contrôle.

Une étude publiée en 2020 par Lucas LaFreniere et Michelle Newman a demandé à des personnes souffrant d'anxiété généralisée de noter leurs inquiétudes, puis de vérifier si les événements redoutés se produisaient réellement.

Résultat : environ 91 % des prédictions inquiétantes enregistrées ne se sont pas réalisées.

Ce chiffre ne signifie évidemment pas que 91 % de toutes nos inquiétudes sont infondées. Il concerne les prédictions recueillies dans cette étude, auprès d'un petit groupe de participants.

Mais il illustre une tendance familière : notre esprit peut consacrer beaucoup d'énergie à des catastrophes qui ne se produiront jamais.

Et lorsqu'un événement difficile survient réellement, nous découvrons parfois que nous possédons davantage de ressources pour y faire face que nous ne l'imaginions.

Et si ces deux petits mots pouvaient aussi nous faire du bien ?

C'est ici que les choses deviennent intéressantes.

Car en hypnose ericksonienne, « et si » fait partie des expressions que j'aime utiliser.

Mais pas pour annoncer une catastrophe.

Plutôt pour ouvrir une possibilité.

« Et si vous pouviez retrouver, quelque part en vous, une sensation de calme que vous connaissez déjà ? »

« Et si vous n'aviez pas besoin de tout contrôler pour vous sentir en sécurité ? »

« Et si, dans quelques jours, vous remarquiez un petit changement que vous n'attendiez pas ? »

Ces propositions n'imposent rien. Elles ne promettent rien non plus.

Elles invitent simplement à envisager une autre manière de ressentir, de penser ou d'agir.

C'est toute la différence entre un esprit qui cherche à prévoir ce qui pourrait mal tourner et un esprit qui commence à explorer ce qui pourrait devenir possible.

Le « et si » anxieux enferme dans une menace. Le « et si » thérapeutique ouvre une possibilité.

Les mots sont les mêmes. Mais leur effet dépend du sens que nous leur donnons, du contexte et de la façon dont nous les utilisons.

Comment l'hypnose peut-elle nous aider ?

En consultation, il ne s'agit pas de supprimer nos pensées inquiétantes ni de nous convaincre que tout ira toujours bien.

Ce serait aussi irréaliste qu'inutile.

L'hypnose peut plutôt nous aider à prendre un peu de distance avec ces scénarios qui tournent en boucle.

À retrouver le contact avec nos sensations présentes, à explorer d'autres réponses possibles et à faire l'expérience que nous pouvons parfois laisser une question sans réponse immédiate.

Elle peut également accompagner un apprentissage essentiel : supporter de ne pas tout savoir, sans être obligé d'imaginer le pire.

L'autohypnose permet ensuite de poursuivre ce travail dans la vie quotidienne.

Les données scientifiques concernant l'hypnose dans l'anxiété sont encourageantes, mais elles ne permettent pas d'affirmer qu'elle traite spécifiquement l'intolérance à l'incertitude ou les ruminations avec la même efficacité que les psychothérapies validées pour ces difficultés.

Son intérêt est de proposer une autre expérience de l'attention, des sensations et des possibilités de changement.

Un petit exercice pour cette semaine

La prochaine fois qu'un « et si » inquiétant vous traverse l'esprit, essayez de ne pas le chasser immédiatement.

Prenez quelques secondes pour le reconnaître.

« Et si ça se passait mal ? »

Puis posez-vous trois questions :

Est-ce un problème réel auquel je peux répondre maintenant, ou un scénario que mon esprit imagine ?

Si cela arrivait, quelles ressources pourrais-je mobiliser ?

Et si, pour l'instant, je revenais simplement à ce que je suis en train de vivre ?

Vous pouvez aussi noter vos prédictions inquiétantes et les relire quelques jours plus tard pour observer ce qui s'est réellement produit.

L'objectif n'est pas de vous forcer à penser positivement.

C'est d'apprendre à ne plus prendre chaque hypothèse pour une réalité.

Et si le bonheur commençait par « et là » ?

Nous ne pouvons pas réécrire le passé.

Nous ne pouvons pas davantage connaître à l'avance tous les événements de notre avenir.

Mais nous pouvons apprendre à reconnaître ces moments où notre esprit nous entraîne ailleurs.

Et revenir, de temps en temps, à ce qui est là.

Une conversation. Un sourire. Une respiration. Un paysage. Une sensation agréable que nous n'avions même pas remarquée.

Il ne s'agit pas de vivre sans projets, sans souvenirs ou sans inquiétudes.

Simplement de ne pas laisser nos scénarios imaginaires occuper toute la place.

Le « et si » nous emmène parfois vers une vie qui n'existe pas.

Le « et là » nous invite à retrouver celle que nous sommes en train de vivre.

Dr Patrick Avargues — Médecin, hypnopraticien
Le Carnet de l'Hippocampe — Hippocampe Hypnose

Références scientifiques

  1. Killingsworth MA, Gilbert DT. A wandering mind is an unhappy mind. Science. 2010;330(6006):932. DOI : 10.1126/science.1192439.

  2. Dugas MJ, Gagnon F, Ladouceur R, Freeston MH. Generalized anxiety disorder: A preliminary test of a conceptual model. Behaviour Research and Therapy. 1998;36(2):215–226. DOI : 10.1016/S0005-7967(97)00070-3.

  3. LaFreniere LS, Newman MG. Exposing worry's deceit: Percentage of untrue worries in generalized anxiety disorder treatment. Behavior Therapy. 2020;51(3):413–423. DOI : 10.1016/j.beth.2019.07.003.

  4. Roese NJ. Counterfactual thinking. Psychological Bulletin. 1997;121(1):133–148. DOI : 10.1037/0033-2909.121.1.133.


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