Que se passe t'il dans mon cerveau quand je suis sur la défensive
Pourquoi une simple remarque peut-elle nous faire réagir comme si nous étions attaqués ? Et comment l'hypnose peut-elle nous aider à retrouver du recul ?
« Tu aurais peut-être pu faire autrement… »
Il n'en faut parfois pas davantage.
Votre interlocuteur n'a pas terminé sa phrase que vous êtes déjà en train de vous justifier.
« Oui, mais tu ne comprends pas ! »
Le ton monte. Vous sentez une tension dans la poitrine, la mâchoire se serre, les mots sortent plus vite que prévu.
Et quelques minutes plus tard, vous vous demandez : « Pourquoi ai-je réagi comme ça ? »
Nous connaissons presque tous ces moments où une simple remarque prend soudain les proportions d'une attaque.
Ce qui est intéressant, c'est que notre cerveau peut commencer à réagir à une menace avant même que nous ayons pleinement compris ce qui se passe.
Quand le cerveau déclenche l'alarme
Notre cerveau est particulièrement attentif à ce qui pourrait représenter un danger.
L'amygdale, une petite structure située dans les profondeurs du cerveau, participe notamment à la détection des informations émotionnellement importantes et des menaces potentielles.
Et elle peut réagir très rapidement.
En 2016, des chercheurs ont enregistré directement l'activité de l'amygdale chez des patients. Ils ont observé des réponses à des visages exprimant la peur dès 74 millisecondes après leur présentation.
C'est extrêmement rapide.
Mais cette expérience portait sur la perception de visages menaçants, pas sur les disputes conjugales ou les critiques professionnelles.
Elle illustre néanmoins une propriété importante de notre cerveau : certains signaux émotionnels peuvent être traités très précocement, avant une analyse consciente approfondie.
Ainsi, lorsqu'une personne nous adresse une remarque, son expression, son intonation ou notre propre état émotionnel peuvent contribuer à nous mettre en alerte.
Parfois, nous commençons à nous défendre avant même de nous être demandé si nous étions réellement attaqués.
Quand la menace augmente, la réflexion devient plus difficile
Imaginez maintenant que vous vous sentiez de plus en plus critiqué.
Vous essayez d'abord d'expliquer votre point de vue. Puis vous avez l'impression qu'on ne vous écoute pas.
Votre cœur accélère. Vous devenez plus catégorique. Vous n'entendez presque plus les arguments de l'autre.
Pourquoi ?
En 2007, une équipe dirigée par Dean Mobbs a étudié les réactions cérébrales de volontaires poursuivis par un prédateur virtuel.
Lorsque la menace était éloignée, certaines régions préfrontales participaient davantage à l'évaluation de la situation.
Quand elle devenait imminente, l'activité se déplaçait vers des circuits plus directement impliqués dans les réactions défensives, notamment la substance grise périaqueducale.
Bien sûr, une discussion familiale n'est pas une poursuite par un prédateur.
Mais cette étude illustre un principe intéressant : la proximité et l'intensité perçues d'une menace peuvent modifier notre façon de traiter les informations et de choisir nos réponses.
Sous stress, notre attention peut se resserrer. Nous devenons moins disponibles pour envisager d'autres interprétations.
Nous cherchons alors davantage à nous protéger qu'à comprendre.
Quand la chimie du stress s'en mêle
Notre cerveau ne réagit pas seul. Le corps participe lui aussi.
Face à une situation vécue comme menaçante, les systèmes du stress mobilisent notamment la noradrénaline et, selon les circuits concernés, modifient la transmission dopaminergique.
Ces changements peuvent affecter le fonctionnement du cortex préfrontal, impliqué dans l'attention, la mémoire de travail, la flexibilité mentale et la régulation des comportements.
Les travaux d'Amy Arnsten montrent que le stress aigu, lorsqu'il devient suffisamment intense ou incontrôlable, peut altérer certaines fonctions préfrontales.
Le cortisol intervient également, avec une dynamique généralement plus lente.
Et certaines situations sont particulièrement éprouvantes : celles où nous nous sentons évalués négativement par les autres, sans pouvoir réellement contrôler ce qui se passe.
Cela explique en partie pourquoi une critique publique peut parfois nous déstabiliser davantage qu'une difficulté matérielle bien plus importante.
Ce n'est pas seulement ce qui nous arrive qui compte. C'est aussi la menace que nous pensons y reconnaître et le contrôle que nous estimons avoir sur elle.
Pourquoi une critique peut-elle faire si mal ?
Parce que nous ne sommes pas seulement sensibles aux dangers physiques.
Nous sommes aussi profondément sensibles à notre place parmi les autres.
En 2003, Naomi Eisenberger et ses collègues ont montré que l'exclusion sociale, provoquée dans un jeu virtuel, mobilisait notamment des régions cérébrales impliquées dans le traitement de la détresse.
Cette découverte a contribué à mieux comprendre ce qu'on appelle parfois la douleur sociale.
Être rejeté, humilié ou dévalorisé peut réellement faire souffrir.
Cela ne signifie pas qu'une critique et une blessure physique produisent exactement la même activité cérébrale.
Mais notre cerveau accorde une grande importance aux menaces qui touchent nos relations et notre appartenance au groupe.
Et parfois, ce n'est pas seulement notre opinion que nous défendons.
C'est l'image que nous avons de nous-mêmes.
Une remarque sur notre travail peut être entendue comme : « Tu es incompétent. »
Un désaccord peut devenir : « Tu ne me respectes pas. »
Une question peut être vécue comme : « Tu ne me fais pas confiance. »
Nous réagissons alors moins à ce qui a été dit qu'à ce que cela semble dire de nous.
Dans le couple aussi… entendre le besoin derrière le reproche
« Tu aurais pu me prévenir que tu rentrerais tard… »
Derrière cette remarque se cache peut-être autre chose : « Je t'attendais, je me suis inquiété, j'aurais aimé savoir que tu pensais à moi. J'ai besoin de sentir que je compte pour toi. »
Mais l'autre entend surtout une critique : « Tu me reproches encore quelque chose ! » Il se justifie, le ton monte, et chacun finit par se sentir incompris.
L'un cherche à être rassuré, l'autre cherche à ne pas être accusé. Et tous deux passent à côté de ce qu'ils voudraient vraiment : se sentir entendus et reconnus.
C'est souvent ce qui se joue derrière un reproche : un besoin de considération, de sécurité, de reconnaissance ou simplement d'attention.
Et si, au lieu de nous défendre contre les mots, nous essayions d'entendre le besoin qu'ils expriment ?
Comment retrouver un peu de recul ?
La première étape consiste peut-être à reconnaître ce qui est en train de se produire.
Pas nécessairement à empêcher l'émotion d'apparaître, mais à la remarquer avant qu'elle ne décide entièrement de notre réponse.
Les travaux de Matthew Lieberman et de ses collègues ont montré que mettre des mots sur une émotion pouvait s'accompagner d'une diminution de la réponse amygdalienne et d'une mobilisation de régions préfrontales.
C'est ce qu'on appelle l'étiquetage émotionnel, ou affect labeling.
Dans la vie quotidienne, cela peut commencer par une phrase très simple :
« Je me sens attaqué. »
Ou même :
« Je remarque que je suis en train de me défendre. »
Cette petite prise de conscience peut créer un espace entre ce que nous ressentons et ce que nous allons faire.
Nous pouvons alors nous demander :
« Est-ce réellement une attaque ? »
« Qu'est-ce qui m'a blessé dans cette remarque ? »
« Ai-je besoin de répondre immédiatement ? »
Ce recul ne garantit pas que l'émotion disparaisse, mais il peut nous aider à retrouver davantage de choix.
Et l'hypnose dans tout cela ?
En consultation, je rencontre parfois des personnes qui disent :
« Je sais que je réagis trop vite, mais je n'arrive pas à faire autrement. »
Elles ont parfaitement compris le problème. Pourtant, au moment où la tension monte, leurs bonnes résolutions semblent s'évaporer.
C'est précisément ce décalage entre comprendre et ressentir qui peut être intéressant à travailler en hypnose.
L'objectif n'est pas de supprimer les émotions ni de rendre quelqu'un incapable de se défendre.
Après tout, il existe des situations où il est parfaitement légitime de poser des limites.
Il s'agit plutôt d'apprendre à reconnaître les premiers signes de l'alerte, à retrouver une sensation de sécurité et à explorer d'autres façons de répondre.
En séance, nous pouvons par exemple évoquer une situation où la personne s'est sentie critiquée, sans nécessairement rechercher une confrontation émotionnelle intense.
Nous travaillons sur les sensations corporelles, la prise de distance, les ressources personnelles et la possibilité de répondre autrement.
L'autohypnose permet ensuite de répéter cet apprentissage dans un contexte apaisé.
Des études en imagerie cérébrale, notamment celles de l'équipe de David Spiegel à Stanford, ont observé des modifications d'activité et de connectivité dans des réseaux impliqués dans l'attention, la perception corporelle et la représentation de soi pendant l'hypnose.
Ces résultats ne démontrent pas que l'hypnose traite spécifiquement les réactions défensives.
Mais ils offrent des pistes intéressantes pour comprendre comment elle pourrait accompagner le travail sur l'attention, les sensations et la régulation émotionnelle.
Un petit exercice pour la prochaine fois
La prochaine fois que vous sentez la défensive monter, essayez trois choses.
D'abord, remarquez.
Votre mâchoire se serre ? Votre respiration change ? Vous avez immédiatement envie de vous justifier ?
Reconnaissez simplement : « Tiens, je me sens attaqué. »
Ensuite, accordez-vous quelques secondes.
Une respiration plus lente, un silence, un changement de posture.
Il ne s'agit pas d'effacer votre réaction, mais de ne pas lui laisser toute la place.
Enfin, choisissez votre réponse.
Vous pouvez demander : « Qu'est-ce que tu veux dire exactement ? »
Ou simplement : « Laisse-moi y réfléchir. »
Parfois, quelques secondes suffisent pour transformer une réaction automatique en réponse choisie.
Et si nous n'avions pas toujours besoin de nous défendre ?
Être sur la défensive, ce n'est pas nécessairement être agressif ou manquer de confiance en soi.
C'est parfois avoir appris, au fil de son histoire, à reconnaître très vite les signes possibles du jugement, du rejet ou de l'humiliation.
Notre cerveau cherche alors à nous protéger, même lorsque la situation ne le nécessite pas vraiment.
Mais nous pouvons progressivement apprendre à distinguer une critique d'une attaque, un désaccord d'un rejet, une question d'un jugement.
Et surtout, découvrir qu'écouter une remarque ne signifie pas forcément lui donner raison.
Nous n'avons pas besoin de nous défendre contre tout pour rester nous-mêmes.
C'est peut-être là que commence une autre forme de confiance.
Dr Patrick Avargues — Médecin, hypnopraticien
Le Carnet de l'Hippocampe — Hippocampe Hypnose
Références scientifiques
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Méndez-Bértolo C, et al. A fast pathway for fear in human amygdala. Nature Neuroscience. 2016;19:1041–1049. DOI.
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