La culpabilité : quand « j'aurais dû » nous empêche d'avancer
Et si l'hypnose nous aidait à faire la paix avec nos erreurs ?
« J'aurais dû lui téléphoner. »
« Je n'aurais jamais dû lui parler comme ça. »
« Si j'avais été plus attentif, les choses se seraient passées autrement… »
Vous connaissez peut-être cette petite voix qui revient, parfois des années après les faits.
Elle rejoue une conversation, une décision, un moment où vous auriez aimé agir différemment. Elle vous rappelle ce que vous avez fait, ce que vous n'avez pas fait, et surtout ce que vous auriez dû faire.
Au départ, cette culpabilité a peut-être quelque chose d'utile. Elle nous rappelle nos valeurs, notre responsabilité envers les autres, notre désir de bien faire.
Mais parfois, elle ne nous lâche plus.
Comment une émotion qui devrait nous aider à avancer peut-elle finir par nous empêcher de vivre ?
Culpabilité ou honte : ce n'est pas la même histoire
Imaginez que vous ayez blessé quelqu'un par une parole maladroite.
Vous pouvez vous dire : « Je regrette ce que j'ai dit. Je vais essayer de réparer. »
Ou bien : « Je suis vraiment quelqu'un de mauvais. »
Dans les deux cas, vous souffrez. Mais vous ne vous racontez pas la même histoire.
La psychologue June Tangney, qui a beaucoup travaillé sur ces émotions, propose une distinction éclairante :
La culpabilité dit : « J'ai fait quelque chose de mal. »
La honte dit : « Je suis mauvais. »
La première porte sur un comportement. Elle peut nous conduire à reconnaître une erreur, à présenter des excuses, à changer quelque chose.
La seconde touche à notre identité. Elle peut donner envie de se cacher, de fuir le regard des autres ou, parfois, de réagir avec colère.
Bien sûr, dans la réalité, culpabilité et honte se mélangent souvent. Mais cette distinction nous aide à comprendre pourquoi certains regrets nous font grandir, tandis que d'autres nous enferment.
Regretter ce que nous avons fait ne devrait pas nous obliger à rejeter ce que nous sommes.
Quand le cerveau ne parvient plus à tourner la page
Pourquoi certaines personnes arrivent-elles à reconnaître une erreur et à passer à autre chose, alors que d'autres continuent à se reprocher des événements anciens ?
Les neurosciences apportent quelques pistes.
En 2012, une équipe de chercheurs a étudié, par IRM fonctionnelle, des personnes ayant connu un épisode dépressif et qui étaient alors en rémission.
Lorsqu'elles éprouvaient des émotions liées au blâme de soi, les chercheurs observaient une modification de la communication entre certaines régions cérébrales, notamment le cortex temporal antérieur et une région située sous le genou du corps calleux, appelée cingulaire subgénuale.
Ces régions participent, entre autres, à la compréhension des comportements sociaux et à l'évaluation émotionnelle de soi.
Chez les personnes ayant des antécédents dépressifs, leur connectivité était moins importante dans certaines situations de blâme de soi.
Cela ne signifie pas qu'il existe un « centre de la culpabilité » dans le cerveau, ni que cette différence provoque nécessairement la dépression.
Mais ces observations suggèrent que notre manière de relier une émotion à un comportement précis peut être perturbée.
Et c'est justement ce que l'on retrouve parfois en consultation.
Une personne commence par regretter une décision. Puis elle se reproche de ne pas avoir su anticiper, de ne pas avoir été assez présente, assez courageuse, assez attentive…
Peu à peu, le regret d'un événement devient un jugement sur toute une vie.
On ne se reproche plus seulement ce que l'on a fait. On finit par se reprocher ce que l'on est.
Le piège du « j'aurais dû »
Il y a quelque chose de particulièrement cruel dans cette expression.
« J'aurais dû savoir. »
« J'aurais dû comprendre. »
« J'aurais dû empêcher cela. »
Aujourd'hui, nous connaissons la suite de l'histoire. Nous savons ce qui s'est passé, ce qui a échoué, ce qui aurait peut-être pu être évité.
Mais au moment des faits, nous ne disposions pas de toutes ces informations.
C'est ce que les psychologues appellent notamment le biais rétrospectif : une fois l'issue connue, nous avons tendance à surestimer notre capacité à l'avoir prévue.
Nous jugeons alors notre « moi » d'hier avec les connaissances de notre « moi » d'aujourd'hui.
Et nous oublions parfois la fatigue, la peur, les contraintes, les incertitudes ou les informations qui nous manquaient.
Comprendre ce contexte n'efface pas notre responsabilité lorsqu'elle existe.
Mais cela permet de la regarder avec davantage de justesse.
Nous pouvons reconnaître une erreur sans nous condamner à la regretter éternellement.
Et si nous arrêtions de nous parler si durement ?
Nous avons parfois cette conviction : pour ne pas recommencer une erreur, il faut s'en vouloir suffisamment.
Comme si la sévérité envers soi était une garantie de progrès.
Pourtant, les recherches sur l'autocompassion invitent à penser autrement.
En 2012, Juliana Breines et Serena Chen ont montré, dans plusieurs expériences, que les personnes encouragées à adopter une attitude plus compatissante envers elles-mêmes après un échec ou une faute manifestaient davantage de motivation à s'améliorer ou à réparer.
La bienveillance envers soi n'est donc pas nécessairement une excuse.
Elle peut, au contraire, faciliter la reconnaissance de nos erreurs.
Prenez un instant pour imaginer qu'un ami vous raconte exactement ce que vous vous reprochez.
Lui diriez-vous : « Tu es nul, tu aurais dû savoir, tu ne mérites pas qu'on te pardonne » ?
Probablement pas.
Vous chercheriez à comprendre ce qui s'est passé, ce qu'il pouvait réellement savoir, ce qu'il pourrait réparer.
Pourquoi nous refusons-nous parfois cette même compréhension ?
Et l'hypnose, que peut-elle apporter ?
En consultation, j'entends parfois cette phrase :
« Je sais bien que je ne peux plus rien changer, mais je n'arrive pas à arrêter de m'en vouloir. »
La personne a compris intellectuellement que le passé ne peut pas être réécrit. Pourtant, l'émotion reste là, parfois aussi vive qu'au premier jour.
C'est dans cet écart entre ce que nous savons et ce que nous ressentons que l'hypnose peut trouver sa place.
Il ne s'agit pas d'effacer un souvenir, de nier une responsabilité ou de fabriquer une version plus confortable de notre histoire.
Il s'agit plutôt d'apprendre à la regarder autrement.
En hypnose, nous pouvons notamment travailler sur la distance émotionnelle avec un événement, retrouver les ressources dont nous disposons aujourd'hui et explorer une manière plus juste de nous adresser à nous-mêmes.
Parfois, cela consiste à rencontrer symboliquement la personne que nous étions au moment des faits.
Non pour lui dire qu'elle avait forcément raison, mais pour reconnaître ce qu'elle savait, ce qu'elle ignorait, ce qu'elle craignait et ce qu'elle essayait de faire.
D'autres fois, le travail consiste à transformer une phrase qui tourne en boucle.
« J'aurais dû… »
En une question tournée vers l'avenir :
« Qu'est-ce que cette expérience m'apprend, et qu'est-ce que je souhaite faire différemment désormais ? »
Les données scientifiques sur l'hypnose sont encourageantes pour certaines indications, notamment la gestion de la douleur et de l'anxiété. En revanche, son efficacité spécifique sur la culpabilité excessive reste insuffisamment étudiée.
L'hypnose peut donc constituer un outil d'accompagnement, intégré si nécessaire à une prise en charge psychothérapeutique adaptée.
Trois questions pour ne plus rester prisonnier de ses regrets
La prochaine fois que cette petite voix vous répète « j'aurais dû », essayez de lui répondre par trois questions.
1. Qu'est-ce que je me reproche exactement ?
Un geste ? Une parole ? Une décision ? Ou suis-je en train de me juger entièrement à partir d'un seul événement ?
2. Qu'est-ce que je pouvais réellement savoir à ce moment-là ?
Essayez de retrouver les circonstances, sans les minimiser ni les réécrire.
3. Que puis-je faire aujourd'hui de ce regret ?
Présenter des excuses ? Réparer quelque chose ? Modifier un comportement ? Ou, lorsque rien ne peut plus être changé, apprendre progressivement à vous accorder le droit de continuer à vivre ?
Car toutes les culpabilités ne correspondent pas à une faute réelle. Nous pouvons aussi nous sentir coupables d'événements que nous n'avons pas provoqués, ou sur lesquels nous n'avions aucun contrôle.
Et lorsque la culpabilité devient envahissante, disproportionnée ou s'accompagne d'une profonde dévalorisation, elle mérite une attention particulière : elle peut notamment s'inscrire dans un état dépressif pour lequel une prise en charge adaptée est importante.
Et si la culpabilité avait déjà rempli sa mission ?
La culpabilité n'est pas toujours notre ennemie.
Elle peut nous rappeler ce qui compte pour nous, nous inviter à reconnaître nos erreurs et nous encourager à réparer ce qui peut l'être.
Mais une fois son message entendu, faut-il vraiment continuer à l'écouter jour après jour ?
Nous pouvons être responsables de nos actes sans être condamnés à les porter toute notre vie.
Et peut-être que faire la paix avec son passé ne consiste pas à se dire : « Je n'ai rien fait de mal. »
Mais plutôt :
« J'ai fait ce que j'ai pu avec ce que je savais alors. Aujourd'hui, je peux apprendre, réparer lorsque c'est possible… et m'autoriser à avancer. »
Dr Patrick Avargues — Médecin, hypnopraticien
Le Carnet de l'Hippocampe — Hippocampe Hypnose
Références scientifiques
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Tangney JP, Stuewig J, Mashek DJ. Moral emotions and moral behavior. Annual Review of Psychology. 2007;58:345–372. DOI.
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Green S, Lambon Ralph MA, Moll J, Deakin JFW, Zahn R. Guilt-selective functional disconnection of anterior temporal and subgenual cortices in major depressive disorder. Archives of General Psychiatry. 2012;69(10):1014–1021. DOI.
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Breines JG, Chen S. Self-compassion increases self-improvement motivation. Personality and Social Psychology Bulletin. 2012;38(9):1133–1143. DOI.
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Roese NJ, Vohs KD. Hindsight bias. Perspectives on Psychological Science. 2012;7(5):411–426. DO


