Pourquoi le stress chronique est sournois
« Je gère. » « J'ai l'habitude. » « Ce n'est pas si grave. »
Le stress aigu est bruyant : il accélère le cœur, serre la gorge, coupe l'appétit. Le stress chronique est silencieux. On s'y adapte, on n'y pense plus, on finit par le considérer comme normal. C'est précisément ce qui le rend sournois.
Une usure qui ne fait pas de bruit
Le neuroendocrinologue Bruce McEwen a proposé une idée devenue centrale : ce ne sont pas seulement les événements dramatiques qui ont un coût, mais aussi les nombreux événements du quotidien qui augmentent l'activité de nos systèmes physiologiques et provoquent une forme d'usure. Il l'a appelée la « charge allostatique ».
Cette charge ne dépend pas seulement des expériences de vie, mais aussi de la génétique, des habitudes comme l'alimentation, l'activité physique ou la consommation de substances, et des expériences précoces.
McEwen décrit plusieurs situations qui mènent à cette usure : des stress répétés venant de sources multiples, une absence d'adaptation à un même stress, une réponse de stress qui ne s'éteint pas une fois la menace passée, ou une réponse insuffisante compensée par d'autres systèmes.
Quand le système de protection se retourne contre nous
C'est le grand paradoxe du stress, déjà pressenti par Hans Selye : les systèmes activés par le stress peuvent protéger et restaurer, mais aussi abîmer.
Les hormones du stress nous protègent à court terme et favorisent l'adaptation. Mais à long terme, la charge allostatique provoque des changements qui conduisent à la maladie.
L'inflammation qui ne s'éteint plus
Le cortisol a notamment pour rôle de freiner l'inflammation. Cohen et ses collègues (2012) ont testé un modèle dans lequel le stress chronique rendrait les cellules résistantes au cortisol, qui ne parviendrait plus à calmer la réponse inflammatoire.
Ils ont évalué les événements de vie stressants et cette résistance chez 276 adultes en bonne santé, puis les ont exposés à un virus du rhume en quarantaine. Leurs résultats soutiennent ce modèle : un stress prolongé entraînerait une résistance au cortisol, qui perturbe la régulation de l'inflammation. Pour les auteurs, cela pourrait expliquer plus largement le rôle du stress dans les maladies où l'inflammation intervient.
Un cerveau remodelé à bas bruit
Chez le rat, Vyas et ses collègues (2002) ont observé un effet contrasté du stress chronique. Dans l'hippocampe, qui aide normalement à freiner la réponse de stress, les neurones s'atrophiaient. Dans l'amygdale basolatérale, au contraire, ils se développaient davantage.
Autrement dit, la région qui aide à calmer le stress s'affaiblit, tandis que la région de l'alerte se renforce. Une autre étude de la même équipe (2004) suggère même que, chez l'animal, la croissance des neurones de l'amygdale et le comportement anxieux ne régressaient pas après une période de récupération.
Ces travaux portent sur l'animal. Chez l'humain, les données sont plus rassurantes : comme on l'a vu dans « Ce stress qui m'envahit », les perturbations préfrontales liées à un mois de stress disparaissaient après un mois de stress réduit (Liston et al., 2009).
Un corps qui répare moins bien
Kiecolt-Glaser et ses collègues (1995) ont étudié 13 femmes s'occupant d'un proche atteint de démence, comparées à 13 femmes de même âge et de même niveau de revenus. Toutes ont eu une petite biopsie cutanée de 3,5 mm. La cicatrisation a pris en moyenne 48,7 jours chez les aidantes, contre 39,3 jours chez les autres. Leurs globules blancs produisaient aussi moins d'un signal inflammatoire nécessaire à la réparation.
Les auteurs soulignent que ces défauts de cicatrisation liés au stress pourraient avoir des conséquences cliniques importantes, par exemple pour la récupération après une chirurgie. Un point qui intéresse directement ceux qui travaillent au bloc opératoire.
Pourquoi on ne le voit pas venir
Le stress chronique cumule donc plusieurs caractéristiques sournoises :
Il s'installe progressivement, par petites touches du quotidien. On s'y habitue, alors que le corps, lui, continue d'en payer le prix. Ses effets sont diffus et différés : inflammation, cicatrisation, mémoire, sommeil, immunité. Et il affaiblit justement les ressources qui permettraient de s'en protéger : le contrôle préfrontal, le sommeil, la capacité à prendre du recul.
Et l'hypnose ?
Dans un essai randomisé multicentrique (Fisch et al., 2020), 95 adultes stressés ont suivi soit cinq séances d'hypnose en groupe avec des enregistrements pour s'entraîner à domicile, soit une simple brochure. Le stress perçu était plus faible dans le groupe hypnose à 5 et à 12 semaines.
Cet essai mesurait le stress ressenti, pas la charge allostatique ni l'inflammation. L'hypnose offre un moyen d'interrompre régulièrement le mode alerte, et de redonner ce sentiment de contrôle que le stress chronique érode.
Ce qu'il faut retenir
Le stress chronique ne se signale pas toujours. Sommeil perturbé, fatigue persistante, irritabilité, infections à répétition, difficultés de concentration : ce sont parfois ses seuls messagers.
Si vous vous reconnaissez, n'attendez pas que le corps parle plus fort. Parlez-en à votre médecin.



