"Je ne peux pas m'en empêcher !" : que disent les neurosciences

On l'entend souvent en consultation. Pour le grignotage du soir, le téléphone qu'on consulte sans y penser, la cigarette, l'ongle qu'on ronge. Et derrière cette phrase, il y a souvent de la culpabilité : « je manque de volonté ».

Les neurosciences proposent une autre lecture.

Agir pour un but, ou agir par habitude

Les chercheurs distinguent deux modes de contrôle de nos actions. Les actions dirigées vers un but tiennent compte de leurs conséquences. Les actions habituelles, elles, se caractérisent justement par leur insensibilité aux conséquences.

Chez l'animal, ces deux modes reposent sur des circuits différents : le cortex préfrontal et le striatum dorsomédian pour les actions dirigées vers un but, le striatum dorsolatéral pour les habitudes.

Chez l'humain, Tricomi et ses collègues (2009) ont montré qu'un entraînement prolongé rend le comportement moins sensible à la baisse de valeur de la récompense. Autrement dit, on continue d'agir même quand ce qu'on obtient ne nous intéresse plus. Ce passage du but à l'habitude s'accompagnait d'une activation, déclenchée par les signaux de l'environnement, dans une région précise : la partie postérieure et dorsolatérale du putamen.

C'est exactement ce que décrit « je ne peux pas m'en empêcher » : le comportement n'est plus piloté par l'envie ou le bénéfice, mais par un signal. L'heure, le canapé, la notification.

Pourquoi la volonté ne suffit pas

Une fois automatisés, ces processus sont décrits comme se déclenchant sans intention, sans effort, presque de façon balistique, et difficiles à interrompre ou à prévenir.

Demander à la volonté de stopper un automatisme, c'est un peu comme essayer de ne pas lire un mot écrit sous vos yeux.

Et justement, peut-on ne pas lire ?

C'est l'expérience menée par Amir Raz et ses collègues. Ils ont utilisé le test de Stroop : on doit nommer la couleur de l'encre d'un mot, alors que le mot désigne une autre couleur. Le mot « rouge » écrit en bleu, par exemple. Nous ralentissons, car nous ne pouvons pas nous empêcher de lire.

Sous hypnose, les participants recevaient une suggestion post-hypnotique : les mots leur apparaîtraient comme des symboles sans signification, les caractères d'une langue étrangère inconnue.

Résultat : cette suggestion a réduit, voire supprimé, l'interférence de la lecture chez des personnes très réceptives à l'hypnose. En IRM fonctionnelle, sous suggestion, le cortex cingulaire antérieur, impliqué dans la détection des conflits, et les aires visuelles montraient une activité réduite chez ces personnes, par rapport aux conditions sans suggestion ou aux personnes peu réceptives.

C'est une démonstration remarquable : un processus considéré comme automatique peut être modulé par la suggestion.

Ce qu'il faut garder en tête

Ces résultats concernent surtout les personnes très réceptives à l'hypnose. Certains chercheurs les ont confirmés, mais d'autres n'ont pas réussi à les reproduire.

Surtout, ce sont des expériences de laboratoire. Moduler la lecture de mots colorés n'est pas la même chose que modifier une habitude ancrée depuis des années.

 Pour l'arrêt du tabac, par exemple, la revue Cochrane (2019) conclut  associée à d'autres traitements, l'hypnose montrait un effet favorable dans cinq études.

Changer la phrase pour changer le regard

Ce que ces travaux permettent, c'est de changer la manière de parler de ces comportements.

« Je ne peux pas m'en empêcher » enferme dans l'impuissance. « C'est devenu automatique » ouvre une porte : un automatisme est appris, par répétition, en réponse à des signaux. Il peut donc se réapprendre différemment.

C'est là que l'hypnose trouve sa place en séance. comme un outil pour travailler sur l'attention, les signaux déclencheurs et la façon dont on perçoit ce qui paraissait irrépressible. Une piste cohérente d'après les neurosciences,

Dr Patrick Avargues — Hippocampe Hypnose

Références

Tricomi E., Balleine B.W., O'Doherty J.P. (2009). A specific role for posterior dorsolateral striatum in human habit learning. European Journal of Neuroscience. PMID : 19490086

Raz A., Shapiro T., Fan J., Posner M.I. (2002). Hypnotic suggestion and the modulation of Stroop interference. Archives of General Psychiatry. PMID : 12470132

Raz A., Fan J., Posner M.I. (2005). Hypnotic suggestion reduces conflict in the human brain. PNAS.

Raz A. et al. (2006). Suggestion overrides the Stroop effect in highly hypnotizable individuals. Consciousness and Cognition.

Barnes J. et al. (2019). Hypnotherapy for smoking cessation. Cochrane Database of Systematic Reviews. PMID : 31198991

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