« Arrêter de fumer » ou « redevenir non-fumeur » : deux phrases, deux chemins
En consultation, la demande se formule presque toujours de la même façon : « je veux arrêter de fumer ». Une phrase qui semble évidente. Pourtant, elle porte en elle une manière de vivre le changement. Et si on la reformulait ?
« Arrêter » : un verbe de perte
« Arrêter », c'est cesser, se priver, renoncer. La cigarette devient quelque chose qu'on perd.
Or les neurosciences de la décision montrent que nous sommes plus sensibles aux pertes qu'aux gains équivalents. En imagerie, envisager une perte fait chuter l'activité du circuit de la récompense (Tom et al., 2007).
Personne n'a testé directement si « arrêter de fumer » est moins motivant qu'une autre formulation. Mais la question se pose : comment rester motivé face à un objectif entièrement formulé en termes de privation ?
« Non-fumeur » : une question d'identité
Les chercheurs s'intéressent de plus en plus à la façon dont on se définit.
Une étude prospective. Tombor et ses collègues (2015) ont suivi un échantillon représentatif de 574 anciens fumeurs anglais ayant arrêté dans l'année. On leur demandait s'ils se pensaient encore comme fumeurs ou comme non-fumeurs. Environ 80 % se considéraient déjà comme non-fumeurs. Après prise en compte des autres facteurs, se définir comme non-fumeur était associé au maintien de l'abstinence à trois mois. À six mois, c'était surtout la durée d'abstinence qui comptait. Les auteurs concluent que les anciens fumeurs qui opèrent cette transition mentale semblent plus susceptibles de rester abstinents à moyen terme.
Une identité qui se construit. Dans une étude par entretiens (Vangeli et West, 2012), dix personnes toujours abstinentes un an après leur arrêt décrivaient un changement progressif vers une identité de non-fumeur. Toutes gardaient pourtant une attirance résiduelle pour la cigarette. Les auteurs distinguent deux niveaux : une étiquette de surface, « je suis non-fumeur », et un niveau profond, fait de pensées et d'émotions souvent contradictoires. Et une identité de non-fumeur totalement cohérente ne semblait pas nécessaire pour rester abstinent.
La peur de perdre une part de soi. D'autres travaux suggèrent que redouter de perdre une partie de soi en arrêtant peut suffire à faire échouer une tentative (Meijer et al., 2020).
Un nom plutôt qu'un verbe
Ce phénomène dépasse le tabac. Bryan et ses collègues (2011) ont formulé des questions avant des élections soit comme un comportement, « voter », soit comme une identité, « être un électeur ». La formulation identitaire augmentait l'intérêt pour l'inscription sur les listes, et la participation réelle lors de deux élections, vérifiée dans les registres officiels.
Mais restons prudents : une autre équipe (Gerber et al., 2016), dans une expérience de terrain, n'a pas retrouvé cet effet. Les auteurs de l'étude initiale ont répondu que cette tentative n'était pas une réplication fidèle. Le débat reste ouvert.
« Redevenir » : retrouver plutôt que conquérir
Il y a enfin ce petit mot : « redevenir ».
Personne n'est né fumeur. Avant la première cigarette, chacun était non-fumeur. « Redevenir non-fumeur » ne demande pas de devenir quelqu'un d'autre, mais de retrouver une manière d'être déjà connue.
Cette idée n'a pas été testée par la recherche. C'est une proposition clinique, cohérente avec ce qu'on sait du rôle de l'identité et de la sensibilité à la perte.
5. Ce que l'hypnose peut apporter, et ce qu'elle ne fait pas
L'hypnose n'est donc pas une solution miracle, Ce qu'elle peut proposer, c'est un travail sur ce que la volonté ne suffit pas à changer : l'image de soi, les automatismes déclenchés par des signaux, la peur de perdre une part de soi, et la façon dont on se parle. Passer de « je dois arrêter » à « je redeviens non-fumeur », c'est passer d'une privation à un retour vers soi.
Dr Patrick Avargues — Hippocampe Hypnose
Références
Tom S. et al. (2007). The neural basis of loss aversion in decision-making under risk. Science. PMID : 17255512
Tombor I. et al. (2015). Does non-smoker identity following quitting predict long-term abstinence? Evidence from a population survey in England. Addictive Behaviors. PMID : 25658770
Vangeli E., West R. (2012). Transition towards a "non-smoker" identity following smoking cessation: an interpretative phenomenological analysis. British Journal of Health Psychology. PMID : 22107052
Meijer E. et al. (2020). Identity processes in smokers who want to quit smoking: a longitudinal interpretative phenomenological analysis. Health. DOI : 10.1177/1363459318817923
Bryan C.J. et al. (2011). Motivating voter turnout by invoking the self. PNAS. PMID : 21768362
Gerber A.S. et al. (2016). A field experiment shows that subtle linguistic cues might not affect voter behavior. PNAS. DOI : 10.1073/pnas.1513727113
Barnes J. et al. (2019). Hypnotherapy for smoking cessation. Cochrane Database of Systematic Reviews. PMID : 31198991



