Algoneurodystrophie : quand la douleur se joue aussi dans le cerveau
La blessure était banale, ou l'opération s'est bien passée. Pourtant, quelques semaines plus tard, la main ou le pied devient douloureux au moindre effleurement, gonfle, change de couleur, transpire ou se refroidit. La douleur semble sans rapport avec la lésion de départ.
On l'appelait algoneurodystrophie. On parle aujourd'hui de syndrome douloureux régional complexe (SDRC), une douleur chronique rare qui associe une douleur intense à des troubles sensitifs, moteurs, autonomes et trophiques.
Le membre douloureux est redessiné dans le cerveau
Notre cerveau possède une carte du corps, dans le cortex somatosensoriel primaire. Chez des patients atteints de SDRC, Maihöfner et ses collègues ont observé en magnétoencéphalographie une réorganisation de cette carte du côté opposé au membre atteint, liée à la douleur de type neuropathique.
La représentation de la main se rapprochait de celle de la lèvre, et l'importance de cette réorganisation était liée à l'intensité de la douleur et à l'hypersensibilité mécanique.
La bonne nouvelle vient d'une seconde étude de la même équipe, qui a suivi dix patients pendant au moins un an : la réorganisation corticale s'est inversée en même temps que l'amélioration clinique, et la baisse de la douleur était corrélée à cette récupération.
Le cerveau n'est donc pas « figé » : ce qui a été modifié peut se remodeler.
« Cette main n'est plus la mienne »
Au-delà de la douleur, beaucoup de patients décrivent un vécu étrange de leur membre. Des soignants ont remarqué que, malgré la douleur, les patients prêtent peu d'attention à leur membre atteint et en prennent peu soin, comme s'il ne faisait plus partie de leur corps.
Pour comprendre ce phénomène, l'équipe de Jennifer Lewis a interrogé 27 patients sur leurs sensations et leurs perceptions. Certains décrivaient des perceptions très étranges d'une partie de leur corps, et exprimaient même un désir intense d'amputation, malgré la perspective de douleurs et de handicap supplémentaires. Les chercheurs parlent de troubles de la perception du corps.
Un membre qui paraît plus gros qu'il n'est
Lorimer Moseley a montré à des patients des photos de leur main et de leur avant-bras, dont la largeur avait été comprimée ou élargie, en leur demandant de choisir l'image fidèle. Leurs choix révélaient une surestimation de la taille du membre atteint.
L'image du corps est donc déformée. Les mécanismes ne sont pas encore clairs, mais les modifications du cortex sensitif pourraient y participer.
Ce phénomène est bien connu en anesthésie : après une anesthésie locorégionale, la représentation de la zone dans le cortex sensitif se rétracte, et la zone paraît plus grande qu'elle ne l'est. Le patient sous bloc qui sent son bras « énorme » vit, de façon transitoire, quelque chose de comparable.
Changer ce que l'on voit change ce que l'on ressent.
Une expérience frappante de Moseley et ses collègues (2008) : chez ces patients, la douleur provoquée par le mouvement augmente quand on regarde le membre à travers une lentille grossissante, et diminue avec une lentille qui le fait paraître plus petit.
D'autres études montrent que les patients qui rapportent davantage de troubles de la perception de leur membre ont aussi une douleur plus intense, et que la rééducation pluridisciplinaire réduit ces troubles.
Rééduquer le cerveau, pas seulement le membre
C'est l'idée de l'imagerie motrice graduée, développée par Lorimer Moseley. Elle enchaîne trois étapes de deux semaines chacune : reconnaître si une main ou un pied montré en photo est gauche ou droit, imaginer des mouvements, puis réaliser des mouvements face à un miroir. Dans un essai portant sur 51 patients souffrant de SDRC ou de douleur de membre fantôme, ce programme a amélioré la douleur et la fonction par rapport à la kinésithérapie et au suivi habituel.
Mais restons prudents. La revue Cochrane de 2022 conclut que les effets des approches de kinésithérapie sur la douleur et le handicap restent très incertains, et qu'il faut de grands essais de qualité. Une synthèse Cochrane de 2023 n'a trouvé aucun traitement du SDRC dont l'efficacité repose sur un niveau de preuve élevé ou modéré. Les recommandations internationales privilégient donc une prise en charge pluridisciplinaire, associant médicaments, techniques interventionnelles, accompagnement psychologique et rééducation.
Et l'hypnose ?
Une étude française rétrospective a suivi 20 patients atteints de SDRC de la main et du poignet, traités par rééducation sous hypnose. Après 5,4 séances en moyenne, la douleur avait baissé de 4 points sur 10, et 80 % des patients ont pu reprendre le travail. Sans groupe témoin, ces résultats ne permettent pas de conclure à l'efficacité propre de l'hypnose.
Une revue sur l'hypnose dans les douleurs neuropathiques chroniques retrouve des améliorations notables dans les études consacrées au SDRC, mais avec d'importantes limites méthodologiques. Les auteurs jugent les preuves faibles, mais encourageantes pour le soulagement et la récupération fonctionnelle.
L'hypnose peut donc trouver sa place comme un complément, notamment pour accompagner la rééducation, pour modifier la perception du membre au sein d'une prise en charge globale.
Ce qu'il faut retenir
Une douleur qui persiste ou s'aggrave après un traumatisme ou une chirurgie, avec gonflement ou changements de la peau, mérite un avis médical rapide.
Dr Patrick Avargues — Hippocampe Hypnose
Références
Maihöfner C. et al. (2003). Patterns of cortical reorganization in complex regional pain syndrome. Neurology. PMID : 14694034
Maihöfner C. et al. (2004). Cortical reorganization during recovery from complex regional pain syndrome. Neurology.
Moseley G.L. (2004). Graded motor imagery is effective for long-standing complex regional pain syndrome: a randomised controlled trial. Pain. PMID : 15109523
Moseley G.L. (2006). Graded motor imagery for pathologic pain: a randomized controlled trial. Neurology. PMID : 17082465
Smart K.M. et al. (2022). Physiotherapy for pain and disability in adults with complex regional pain syndrome (CRPS) types I and II. Cochrane Database of Systematic Reviews. PMID : 35579382
Rééducation sous hypnose du SDRC de la main et du poignet : étude rétrospective de 20 cas (2017). PMID : 28465194
Hypnosis for Chronic Neuropathic Pain: A Scoping Review (2022). Pain Medicine.
Lewis J.S. et al. (2007). Body perception disturbance: a contribution to pain in complex regional pain syndrome (CRPS). Pain. PMID : 17509761
Moseley G.L. (2005). Distorted body image in complex regional pain syndrome. Neurology. PMID : 16157921
Moseley G.L., Parsons T.J., Spence C. (2008). Visual distortion of a limb modulates the pain and swelling evoked by movement. Current Biology.



