« J'en ai bien conscience, docteur. » Et c'est précisément pour cela que ça ne suffit pas.
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" J'en ai bien conscience, docteur. " Cette phrase je l'entends presque chaque jour. Le fumeur sait parfaitement ce que lui coûte sa cigarette. La personne anxieuse sait que sa peur est sans objet. Celui qui ne dort plus sait qu'il "devrait se détendre". Tous le savent. Lucidement, complètement. Et cela ne change rien. C'est l'une des grandes illusions de notre époque : croire que comprendre suffit à changer. Que si on explique assez bien, assez clairement, le patient finira par faire ce qu'il sait être bon pour lui. La clinique dit le contraire, tous les jours. On peut avoir parfaitement conscience d'un problème et rester, des années durant, exactement à la même place. Pourquoi ? Parce qu' "avoir conscience" de quelque chose n'engage qu'une petite partie de nous. Une couche explicite, verbale, volontaire qui sait nommer, raisonner, décider. Mais ce qui tient réellement le symptôme, l'envie qui revient, l'alarme qui se déclenche, le geste qui se répète tout seul ne se trouve pas dans cette couche-là. Cela vit ailleurs, dans des systèmes plus anciens et plus rapides, qui n'obéissent pas aux ordres de la raison. On peut leur parler ; ils n'écoutent pas la même langue. Voilà pourquoi je vousparle de "réseaux" de la conscience, au pluriel. La conscience n'est pas un interrupteur allumé ou éteint, on sait ou on ne sait pas. La conscince c'est une architecture. Plusieurs réseaux qui travaillent ensemble, parfois d'accord, souvent non. La phrase « j'en ai bien conscience » n'éclaire que l'étage du dessus : l'étiquette qu’il y a sur le couvercle de la boîte. En dessous, d'autres réseaux continuent de décider sans nous demander notre avis. Et c'est une bonne nouvelle. Car si la conscience explicite ne suffit pas, c'est qu'il existe d'autres portes. Le travail thérapeutique, celui de l'hypnose médicale en particulier ne consiste pas à donner au patient davantage de lucidité : il en a déjà, souvent au point de se nuire tout seul. Il consiste à rejoindre les réseaux où le changement habite vraiment, ceux qu'aucune explication n'atteint, et à y proposer autre chose. Ce carnet est une exploration de ces réseaux. De ce qui se passe entre le moment où l'on « sait » et le moment, parfois très éloigné, où l'on change. De cet écart que chaque soignant connaît, et que chaque patient habite. " J'en ai bien conscience, Docteur." "Parfait. Commençons justement par là..."
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