Affect, émotion, humeur ou sentiment : sait-on vraiment ce que l'on ressent ?
« Je suis angoissé... »
« J'ai le moral à zéro... »
« J'ai une boule au ventre... »
« Je ne sais pas ce que j'ai, mais je ne me sens pas bien. »
En consultation, j'entends souvent ces phrases. Elles semblent parler de la même chose : un mal-être. Pourtant, elles peuvent désigner des expériences bien différentes.
Nous utilisons volontiers les mots stress, émotion, humeur ou sentiment comme s'ils étaient interchangeables. Et finalement, ce n'est pas très étonnant : personne ne nous a vraiment appris à reconnaître ce qui se passe dans notre vie émotionnelle.
Pourtant, avoir peur, se sentir tendu, être de mauvaise humeur ou éprouver de la tristesse ne sont pas tout à fait les mêmes expériences.
Les psychologues et les neuroscientifiques distinguent notamment quatre notions : l'affect, l'émotion, l'humeur et le sentiment.
Quatre façons de vivre ce que nous ressentons
L'affect, c'est notre tonalité intérieure.
Vous connaissez peut-être ces matins où vous vous réveillez tendu, sans raison particulière. Ou, à l'inverse, ces moments où vous vous sentez bien, simplement bien, sans pouvoir expliquer pourquoi.
Le psychologue James Russell parle d'« affect de base » pour décrire cet état plus ou moins agréable, plus ou moins calme ou agité, qui accompagne notre expérience du moment.
Il n'a pas forcément de cause identifiable. C'est une sorte de toile de fond sur laquelle viennent se dessiner nos émotions.
L'émotion, elle, apparaît lorsque quelque chose prend de l'importance pour nous.
Une mauvaise nouvelle nous attriste. Une injustice nous met en colère. L'approche d'une opération nous inquiète. Une bonne surprise nous réjouit.
L'émotion mobilise à la fois notre corps, nos pensées et notre comportement. Le cœur accélère, les muscles se contractent, l'attention se focalise.
Elle nous prépare aussi à réagir.
La peur peut nous pousser à nous protéger, la colère à défendre nos limites, la joie à partager un moment heureux.
Ces réactions sont utiles, même si elles ne sont pas toujours adaptées à la situation.
Et surtout, une émotion n'a pas besoin d'un événement réel et immédiat pour apparaître. Il suffit parfois d'imaginer ce qui pourrait arriver.
L'humeur, c'est lorsque cette tonalité s'installe.
Vous avez probablement déjà vécu ces journées où tout vous agace. Une remarque anodine devient blessante, le moindre contretemps paraît insupportable.
Rien de particulièrement grave ne s'est produit, mais vous voyez tout en noir.
À l'inverse, lorsque vous êtes de bonne humeur, les difficultés semblent parfois plus faciles à surmonter.
L'humeur agit comme un filtre sur notre perception du monde. Elle peut durer plusieurs heures, plusieurs jours, parfois davantage etelle peut s'entretenir elle-même : nous remarquons plus facilement ce qui correspond à notre état du moment.
Le sentiment, enfin, c'est ce que nous éprouvons consciemment.
Le neurologue Antonio Damasio a beaucoup travaillé sur cette distinction entre les processus émotionnels et l'expérience que nous en avons.
Prenons un exemple.
Vous attendez un résultat médical. Votre ventre se serre, votre respiration change, vos pensées reviennent sans cesse vers ce qui pourrait mal se passer.
Puis vous prenez conscience de votre état : « En fait, je suis inquiet. »
Ce ressenti conscient participe à ce que Damasio appelle un sentiment.
Dans la vie courante, le mot désigne également des expériences plus durables, comme l'amour, la confiance ou la rancune. Les frontières entre ces différentes notions restent donc assez souples.
Pourquoi notre corps réagit-il parfois avant que nous comprenions ?
C'est une question que je rencontre régulièrement dans ma pratique.
Un patient peut parfaitement comprendre qu'une intervention chirurgicale est nécessaire, connaître les risques réels, avoir confiance dans son chirurgien… et malgré tout ressentir une angoisse importante. Il sait que tout est organisé pour sa sécurité, mais son ventre reste noué et son sommeil perturbé.
Ce que nous savons rationnellement ne suffit pas toujours à modifier ce que nous ressentons.
Dès 1884, le psychologue William James avait proposé une idée étonnante pour son époque : les modifications corporelles ne seraient pas seulement la conséquence de nos émotions, elles participeraient à leur expérience.
Les neurosciences ont depuis considérablement enrichi cette intuition, ous savons aujourd'hui que sensations corporelles, souvenirs, anticipations et interprétations s'influencent mutuellement.
Notre cerveau ne se contente pas de réagir à ce qui se passe. Il anticipe aussi ce qui pourrait se produire.C'est pourquoi nous pouvons ressentir une peur bien réelle face à une situation qui n'existe encore que dans notre imagination.
Mettre des mots sur ce que l'on ressent peut-il changer quelque chose ?
Il existe une différence entre dire : « Je vais mal. » et parvenir à préciser : « Je suis inquiet parce que j'ai peur de perdre le contrôle. »
Dans le premier cas, le malaise reste global, difficile à comprendre. Dans le second, nous commençons à identifier ce qui se passe.
En psychologie, cette capacité à reconnaître et nommer une émotion est appelée étiquetage affectif. Des travaux de Matthew Lieberman et de ses collaborateurs ont montré que mettre des mots sur des expressions émotionnelles s'accompagnait de modifications de l'activité cérébrale, notamment dans des régions impliquées dans la régulation émotionnelle.
Cela ne signifie évidemment pas qu'il suffit de nommer sa peur pour la faire disparaître.
Mais reconnaître ce que l'on ressent peut déjà changer la relation que nous entretenons avec cette expérience.
L'hypnose : une porte ouverte vers une autre manière de ressentir
C'est ici que l'hypnose peut trouver sa place.
Nous avons souvent tendance à vouloir contrôler nos émotions. Ne plus avoir peur. Ne plus être triste. Ne plus se mettre en colère. Ne plus penser à ce qui nous inquiète.
Mais plus nous cherchons à repousser certaines expériences, plus elles peuvent parfois s'imposer à nous.
L'hypnose propose une autre approche. Plutôt que de lutter systématiquement contre ce que nous ressentons, elle invite à explorer la manière dont nous le vivons. Car une émotion n'est pas seulement une pensée. Elle s'accompagne de sensations corporelles, d'images mentales, de souvenirs et d'anticipations et tous ces éléments peuvent évoluer.
Une situation redoutée peut être envisagée autrement. Une sensation désagréable peut prendre moins de place. Une anticipation anxieuse peut perdre une partie de son intensité.
Cela ne signifie pas que l'hypnose efface les émotions ou qu'elle permet de décider à volonté de ce que nous allons ressentir. Elle peut simplement nous aider à retrouver une certaine souplesse là où nos réactions semblaient automatiques.
Je retrouve souvent cette idée dans mon travail : il n'est pas toujours nécessaire de changer ce qui nous arrive pour commencer à changer la manière dont nous le vivons.
L'hypnose ouvre cette possibilité, avec des effets qui varient naturellement selon les personnes et les situations.
Et si vous commenciez simplement par vous écouter ?
La prochaine fois que vous vous sentez mal, essayez de vous accorder quelques instants avant de chercher à faire disparaître ce malaise. Demandez-vous :
Qu'est-ce que je ressens exactement ? De la peur, de la colère, de la tristesse, une tension diffuse ? Peut-être plusieurs choses à la fois ?
Depuis quand ? Est-ce lié à un événement précis, ou est-ce un état qui m'accompagne depuis quelque temps ?
Comment mon corps le manifeste-t-il ? Une gorge serrée, un ventre noué, des épaules contractées, une respiration plus courte ?
Il n'est pas nécessaire de trouver immédiatement toutes les réponses. Parfois, reconnaître simplement « je suis inquiet », « je suis déçu » ou « je me sens dépassé » permet déjà de mieux comprendre ce qui nous arrive et de nous demander ensuite ce dont nous avons réellement besoin.
Pour conclure
Nos émotions ne sont pas des ennemies à combattre. Elles font partie de notre manière de percevoir le monde, de réagir aux événements et de donner du sens à ce que nous vivons. Elles peuvent nous protéger, nous mobiliser, nous rapprocher des autres. Mais elles peuvent aussi devenir envahissantes et nous enfermer dans des réactions que nous ne choisissons plus vraiment.
Apprendre à distinguer un affect, une émotion, une humeur ou un sentiment ne résout pas tout.
Cela permet simplement de mieux se connaître, et lorsque nos émotions prennent trop de place, l'hypnose peut nous aider à explorer d'autres façons de les vivre.
Nous ne choisissons pas toujours ce que nous ressentons. Mais nous pouvons apprendre à ne pas laisser nos émotions décider de toutes nos réactions.
Et si, finalement, tout commençait par cette question :« Qu'est-ce que je ressens, au juste ? »
Références scientifiques
- Russell JA. Core affect and the psychological construction of emotion. Psychological Review. 2003;110(1):145-172. DOI.
- Scherer KR. What are emotions? And how can they be measured? Social Science Information. 2005;44(4):695-729. DOI.
- Damasio A, Carvalho GB. The nature of feelings: evolutionary and neurobiological origins. Nature Reviews Neuroscience. 2013;14:143-152. PubMed.
- James W. What is an emotion? Mind. 1884;9(34):188-205. Texte intégral.
- Lieberman MD, Eisenberger NI, Crockett MJ, et al. Putting feelings into words: affect labeling disrupts amygdala activity in response to affective stimuli. Psychological Science. 2007;18(5):421-428. DOI.
Dr Patrick Avarguès — Médecin hypnopraticien
Hippocampe Hypnose — www.hippocampe-hypnose.fr


